Publication d'un livre sur Kinji Fukasaku  posté le lundi 14 décembre 2009 18:32

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KINJI FUKASAKU : Un cinéaste critique dans le chaos du XXème siècle par Olivier Hadouchi. Préface d'Antoine Coppola.

Tardivement découverte en Europe ou aux Etats-Unis, son imposante filmographie débute dès 1961. Elle comporte des travaux de commande mais aussi des films très importants tels que Hommes, porcs et loups, la série Combat sans code d'honneur, Sous les drapeaux l'enfer ou Le Cimetière de la morale. Derrière leur ancrage dans divers genres (yakuza eiga, chambara) et leur modestie apparente, ces oeuvres de rupture révèlent un cinéaste inventif et audacieux, fortement marqué par les ruines de la guerre, par l'après Hiroshima et Nagasaki. Sa démarche artistique, souvent très iconoclaste, est parfois comparable à celle d'un Shoei Immamura dans L'histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar. A sa manière, le cinéma de Kinji Fukasaku porte un regard très critique sur le présent et le passé de son pays, sur une société qui pratique la fuite en avant dans la consommation effrénée. Et ceci, jusqu'à Battle Royale (2000), brûlot incendiaire tourné par un homme de 70 ans retrouvant l'énergie et la rage de sa jeunesse, et qui atteindra un public renouvelé à l'échelle mondiale. Cet essai constitue la première monographie entièrement consacrée à Kinji Fukasaku en dehors du Japon.

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Appel à contributions en hommage à René Vautier  posté le mardi 19 mai 2009 16:43

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    En hommage à un immense cinéaste dont l'œuvre reste largement méconnue et sous-évaluée, les 3 et 4 septembre 2009 se tiendront à l'INHA deux journées d'études consacrées au parcours et à l'œuvre de René Vautier. En présence du cinéaste.

Responsabilité scientifique : Nicole Brenez, assistée de Bidhan Jacobs, Olivier Hadouchi et Gabriela Trujillo.  En collaboration avec les Trois-Lumières.

Nous invitons toute personne intéressée à contacter nicole.brenez@univ-paris1.fr

Extraits de la notice du Dictionnaire Larousse du cinéma, rédigée par Nicole Brenez:

"VAUTIER (René), cinéaste français (Camaret-sur-Mer, 1928). FFI, décoré de la Croix de Guerre à 16 ans, il décide une fois pour toutes de se battre non avec des armes mais avec une caméra. En 1946, il se présente à l’IDHEC où il est reçu premier à l’écrit, deuxième à l’oral. Durant ses études, il participe clandestinement à la réalisation de La Grande lutte des mineurs, œuvre collective signée par Louis Daquin (1948).

En 1950, en dépit de la censure française qui lui confisque une grande partie de ses bobines, il réussit à terminer Afrique 50, premier film anti-colonialiste français, chef d’œuvre du cinéma engagé, qui lui vaut treize inculpations et une condamnation à un an de prison.

Dès lors, au prix de blessures physiques (il raconte avec humour qu’il doit être le seul réalisateur à avoir un morceau de caméra dans le crâne, en raison d’un tir essuyé sur la ligne Morice entre Algérie et Tunisie), au prix de nombreuses années de prison et d’une mémorable grève de la faim, la lutte de René Vautier contre toutes les formes d’oppression, politiques, économiques et culturelles (censure) ne cessera plus.

Combat contre le capitalisme (Un homme est mort, 1951, Anneaux d’or, 1955, Transmission d’expérience ouvrière, 1973, Quand tu disais, Valéry, 1976) ; contre le colonialisme et plus particulièrement la guerre d’Algérie (Une nation, l’Algérie, 1954, Algérie en flammes, 1958, J’ai huit ans, 1961, co-r. Yann et Olga Le Masson, Avoir 20 ans dans les Aurès, Techniquement si simple et La Caravelle, tous trois en 1971, ainsi que l’enregistrement de nombreux témoignages sur la torture) ; contre le racisme en France (Les Trois cousins, Les Ajoncs, 1970, Le Remords, 1974) ; contre l’apartheid en Afrique (Le Glas, 1970, Frontline, 1976) ; contre la pollution (Marée noire et colère rouge, 1978, Hirochirac, 1995) ; contre l’extrême-droite française (À propos de l’autre détail, 1984-88) ; combat en faveur des femmes (Quand les femmes ont pris la colère, co-r. Soazig Chappedelaine, 1977), combat pour la Bretagne, à laquelle il a consacré d’admirables documentaires (Mourir pour des images, 1971, Le Poisson commande, 1976). La Folle de Toujane, co-r. Nicole Le Garrec, fiction documentée, 1974, établit un parallèle en l'Algérie et la Bretagne.

René Vautier représente l’archétype du cinéaste engagé, l’exemple héroïque de son courage intellectuel et physique a inspiré nombre de réalisateurs et techniciens. La nature militante de son cinéma s’appuie d’une part sur une extrême rigueur plastique, capable de faire au présent immédiat l’hommage de sa grandeur épique, et de l’autre sur une constante inventivité formelle, qui l’ont aidé à surmonter en toutes circonstances les difficultés pratiques liées à une œuvre "d’intervention sociale". Son slogan pourrait être, selon ses propres termes : "Ecrire l’histoire en images. Tout de suite".

René Vautier aurait réalisé environ 180 films, son œuvre, dispersée par les urgences de l’histoire, reste largement à identifier, retrouver et restaurer. "

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CiINEFABRIKA n°0 toujours dispo  (Revue CineFabriKa) posté le mercredi 17 septembre 2008 08:01

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La revue est toujours disponible au prix de 3 euros dans les lieux suivants :

 

- Librairie de la Cinémathèque, rue de Bercy, Paris.

Ciné Reflet, 14 rue Monsieur le prince 75006 Paris.

 

Librairie Flammarion du Centre Pomidou (Beaubourg). 

 

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KING KONG ADDITION : LA CONSTRUCTION VERTICALE DES IMAGES  (Textes du num. 0) posté le dimanche 07 septembre 2008 22:20

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                                                                                              D.R. Camille Henrot            

  

      Camille Henrot, jeune artiste formée à l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris, a exposé au mois de février son film troublant King Kong Addition (2007) au Palais de Tokyo (1). Elle faisait partie d’un accrochage fascinant intitulé M, nouvelles du monde renversé, mettant en scène des œuvres « qui se comportent comme des oscillateurs, des ponts ou des points de basculement du réel entre des polarités différentes » (2) .

    Camille Henrot travaille essentiellement à partir d’œuvres existantes ; elle réactualise certains procédés chers aux avant-gardes des années 20 et aux cinéastes expérimentaux des années 50-60, comme le grattage ou le dessin sur pellicule ou encore le collage. Ainsi intervient-elle dans Deep Inside sur un film pornographique en lui ajoutant une deuxième couche épaisse de peinture noire et rouge qui, par le biais des formes qu’elle prend, cache ou laisse paraître certaines parties des images. Un jeu de voyeurisme mais aussi de frustration s’instaure sur une mélodie désolée, presque nostalgique, en castrant tout le pouvoir sexuel du film initial ; de petites figures ingénues, telles de petits cœurs, des visages ou des larmes, se dessinent en rouge sur la couche noire pour dévoiler un sexe en érection ou une pénétration en gros plan. Dans Dying Living Woman (2005) auquel le film culte La Nuit des Morts-vivants (2005) fournit le matériau, l’artiste efface le personnage principal en intervenant directement sur la pellicule, par le biais du grattage. Le personnage devient alors une sorte de fantôme entre présence et absence, un faisceau de lumière fuyante et striée ; l’effacement offre une deuxième lecture possible à l’œuvre, sans pour autant voiler la première. Camille Henrot développe dans ses œuvres une réflexion plastique sur l’univers cinématographique, sur ce que représente cet univers aujourd’hui et sur ses codes, en mettant en parallèle la technique d’intervention et le contenu du film initial.

       King Kong Addition est un monumental travail de montage qui consiste à superposer les trois versions du King Kong, datant de 1933, de 1976 et de 2005.
Le choix de King Kong comme matière première de cette construction en couches superposées n’est naturellement pas anodin. Premièrement cette œuvre issue de la plus grande industrie cinématographique, c’est-à-dire des usines hollywoodiennes, représente une sorte de mythe cinématographique, non seulement par sa grandeur technique (les maquettes, les effets spéciaux toujours au goût du jour, la perfection de l’outillage filmique, etc.), mais aussi par le biais de son récit fabuleux, avec des personnages extraordinaires, se déployant dans une temporalité qui maintient ses similitudes avec la réalité. King Kong en même temps qu’il est un film mythique, est aussi un mythe à part entière, peut-être le plus grand, créé par la cinématographie, qui ne soit pas issu de la littérature. Deuxièmement, King Kong met en scène une très forte ambiguïté sentimentale : entre le gorille et le personnage féminin (Ann Darrow dans le film) se dessine un amour un peu irréel, immatériel, mélange d’admiration passionnelle et de sexualité ; un demi-dieu puissant, imposant mais mortel, et une femme ambitieuse mais fragile, fragile devant la puissance naturelle de la bête, et la violence contenue dans ses mouvements, même les plus banals.
       Camille Henrot investit les trois versions du film selon ces deux angles d’attaque et instaure un dialogue avec les images préexistantes, par le biais des techniques qu’elle utilise, comme c’était le cas dans ses courts-métrages. La superposition de ces trois couches brouille la lecture simple, passive et habituelle ; elle obscurcit l’image, voile les détails pour ne faire émerger, dans cette jungle, que l’image mythique et la passion ambiguë mais puissante entre les deux personnages.  A mesure que l’histoire perd de sa clarté et qu’elle abandonne ses repères classiques, le gorille gagne de l’ampleur sur la surface de l’écran et devient de plus en plus « visible », au point que cette visibilité, ou cette lecture possible du personnage mi-homme mi-animal, dépasse de loin celle proposée par les films originaux. Le déploiement des évènements, l’intrigue et la narration laissent leur place à l’étonnement ou à l’émerveillement hypnotique que King Kong éveille chez le spectateur ; sa présence se détache du fond obscurci pour retrouver une majestueuse plastique, remplie de pures sensations. Comme d’ailleurs l’amour ambigu entre les deux personnages qui casse ses points d’ancrage dans l’histoire, dans la narration, pour réapparaître comme une sorte d’énergie emmagasinée dans ces trois couches superposées d’images. Alors que les phrases intelligibles du personnage féminin disparaissent dans un amas de paroles et de bruits, ses cris, ses respirations et toute autre expression d’affect se détachent du reste pour se mettre au premier plan du film.
        King Kong Addition s’ouvre d’ailleurs sur le trouble des éléments intelligibles. Lors du générique, les premiers mots qui s’affichent pour annoncer le film perdent rapidement leur sens, puisqu’ils sont superposés avec d’autres termes et d’autres noms provenant du générique de la deuxième, voire de la troisième version. Les premières scènes où se prépare le voyage vers l’île de King Kong sont également la scène de la perdition, non de la parole, mais de son sens habituel, primaire. L’action de superposition ouvre la perception du film sur d’autres péripéties que celle de l’intelligence et du discernement ; très rapidement les bribes de phrases, les mots détachés de leur contexte, voire les interjections et exclamations remplacent les phrases bien construites ; les mots suspendus dans une atmosphère de confusion ne s’articulent plus pour faire comprendre le déroulement des événement, mais se collent les uns aux autres par des lois qui sont tout à fait obscures. Celui qui tente de survivre tombe dans l’oubli, se perd dans la jungle des dinosaures. Il faut trouver un moyen de résister, un autre moyen d’établir une relation entre les images et sa propre vision. Pour construire l’émotion il faut détruire le sens, pour retrouver la vision, il faut oublier le regard.
       A la linéarité de l’espace filmique traditionnel, Camille Henrot oppose une autre structure possible, une composition en couche, un peu comme dans un morceau musical. La construction ne se développe plus dans une temporalité monodimensionnelle, ni dans un espace défini par des données qui convergent vers une unité claire et nette ; bien au contraire, elle est, par opposition à la linéarité de l’espace filmique : verticale. Elle s’érige, non seulement par la juxtaposition des éléments spatiotemporels mais aussi et surtout par l’addition minutieuse des couches filmiques, par la superposition complexe des espaces diégétiques. Vers le milieu du film, la fuite vitale de la jeune femme dans la jungle se poursuit dans un environnement totalement chaotique, menacé aussi bien par les animaux-monstres que par l’ambiance confuse où la végétation, rendue très dense par le jeu de superposition, paraît offensive et envahissante. Dans la séquence suivante, les discussions de plusieurs personnages fondent dans la bande son devenue inquiétante, entre coups de hache que le héros donne à la végétation pour se frayer un chemin et la bouche humide et bruyante d’un monstre qui engloutit un homme.
Le résultat de cette construction verticale paraît naturellement désordonné, accidentel et irrégulier à la perception consciente, mais rappelle la structure indifférenciée de l’inconscient. « La fantasmatique inconsciente ne distingue pas en effet entre les opposés, n’articule pas l’espace et le temps tels que nous les connaissons, et laisse toutes les frontières fixes se fondre en un libre entrelacement chaotique de formes. » (3) Alors que cette structure peu ordinaire paraît embrouillée et énigmatique à l’attention consciente, autrement dit à la vision de surface, elle est bien construite et tout à fait « déchiffrable » pour la vision profonde qui, elle, est conjonctive et sérielle, ayant une capacité plus importante pour balayer le champ visuel (4), pour en extraire une foule d’impressions et de sens, sens non pas comme signification définitive, mais comme une capacité à éprouver des sensations, à atteindre un plaisir, une jouissance. En abandonnant la recherche de la cohérence et les effets de la causalité, il est possible d’atteindre une vision subliminale devant King Kong Addition, il est possible d’ouvrir sa vision à des résultats imprévisibles, inattendus, à de nouvelles dimensions d’observation, et il est possible de trouver dans un même film de nouvelles lectures possibles.
L’addition des trois couches d’images, autrement dit la fonte des trois surfaces en une seule, qui paraît comme un obscurcissement au premier abord, prend la forme d’une explosion picturale frôlant par moment l’abstraction, puisant sa source dans le rêve et l’inconscient. King Kong Addition est dans ce sens, un véritable point de basculement du « réel  » (5) géré par des règles strictes et par un contrôle parfaitement organisé, vers une structure fantasmatique de déchaînement et de déflagration. D’une manière plus schématique, c’est un basculement inverse, de l’horizontalité traditionnelle filmique et du calme plat de la pellicule vers la verticalité du procédé de superposition, vers le dynamisme d’une nouvelle structure éclatée et élargie.
King Kong Addition ne se regarde d’ailleurs pas dans une salle de cinéma… Pour apercevoir le monstre il faut abandonner le confort anesthésiant des fauteuils, se dresser, se mettre debout, et pourquoi pas sur la pointe des pieds, pour se déséquilibrer.

                                                     

                                                     Yekhan Pinarligil

(1) 25 Février 2007.
(2) Description sur le flyer de l’exposition.
(3) EHRENZWEIG Anton, L’ordre Caché de l’art, traduit de l’anglais par Francine Lacoue-Labarthe et Claire Nancy, Ed. Gallimard 1974, p. 37.
(4) Ibid. p. 66.
(5) Ici, le « réel » se réfère au prétendu pouvoir du cinéma à reproduire le réel.

     

    

 

 

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ANTONIN ARTAUD : PENSEE MAGIQUE ET EXPERIENCE DU CINEMA  (Textes du num. 0) posté le jeudi 05 juin 2008 20:38

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                                       DE L'ART ET DE LA SORCELLERIE

                                                                                           Par Gabriela Trujillo

  « C’est ici que se manifeste une    sorte d’anarchie supérieure où sa profonde inquiétude prend feu ; et il court de pierre en pierre, d’éclat en éclat, de forme en forme, et de feu en feu, comme s’il courait d’âme en âme, dans une mystérieuse odyssée intérieure que personne après lui n’a plus refaite » (1).

« J’ai estimé (…) que le cinéma possédait un élément propre, vraiment magique, vraiment cinématographique, et que personne jusque-là n’avait réussi à isoler » (2).

    Antonin Artaud (1896-1948) fut à la fois poète, critique d’art, théoricien de cinéma et de théâtre - le fondateur, pour ainsi dire, d’une pensée autour du geste artistique, qui projette la représentation dans un domaine psychique, intime, hanté de poésie.

     On a souvent séparé chez Artaud ce que furent ses théories cinématographiques de sa réflexion sur le théâtre et la danse, la peinture et le dessin, ou de ses créations poétiques, picturales, de ses recherches « cognitives » au sein du surréalisme, ou en marge de celui-ci, et des tristement célèbres bouleversements psychiques dont il fut à la fois le héraut et la victime. Or, il nous semble tout aussi réducteur de séparer l’ensemble de sa création poétique et critique d’une pensée magique. Par pensée magique, nous désignons un ensemble de structures mentales qui échappent, voire même rejettent, la pensée rationaliste et logique, qu’elles aient trait à la magie, la sorcellerie, l’alchimie, l’occultisme, la pensée dite primitive, etc., favorisant ainsi la fonction opérative et donc expressive du phénomène magique. De cette manière, nous comprenons qu’essentiellement « la pensée magique est inhérente à l’inconscient »(3).

De son côté, une réflexion sur le cinéma pense les fondements, les conditions de possibilité d’une image, sa validité ontologique. La vulnérabilité d’une poïétique (4) du cinéma telle qu’on peut la considérer chez Artaud réside dans le fait que cette théorie pose comme énigme centrale de l’image le lieu même de sa genèse : « J’ai toujours, dit-il, distingué dans le cinéma une vertu propre au mouvement secret et à la matière des images »(5).

La théorie cinématographique d’Artaud, nourrie par sa création poétique, et redevable du « stupéfiant image » des surréalistes (6), contient en germe les principes du Théâtre de la Cruauté. Cette pensée globale découle en grande partie d’une assimilation des données ésotériques des traditions kabbalistiques, alchimiques (véritables paradigmes de synthèse iconographique), de la lecture d’auteurs comme Swedenborg, Jacob Boehme, Novalis et René Guénon ; d’autre part, la volonté d’une intervention active, directe et efficace sur la réalité est le propre de la magie (il ne faut pas oublier que dès la fin des années 1930 Artaud rédige des « sorts » destinés à ses amis) comme l’ont comprise les civilisations dites primitives.

Ce que nous voulons démontrer est que l’expérience cinématographique artaldienne peut être assimilable, dans sa forme et ses enjeux, à un rite de type magique. La dimension rituelle du cinéma, son pouvoir de fascination, ses atouts évocatoires et propitiatoires, en font pour le poète l’équivalent moderne de la sorcellerie (7).

 

Tout d’abord, la notion d’envoûtement est essentielle pour comprendre l’idée que se fait Artaud du cinéma. L’envoûtement est l’action, l’opération magique à travers laquelle l’individu subit une influence extérieure qui bouleverse sa manière de penser, et donc ses actes. L’envoûtement est aussi le résultat de cette action une fois que le corps est possédé ; de la même manière, pour le jeune poète français le cinéma réussit à posséder les corps pour les plonger dans un état qui est celui de la transe rituelle. Comme dans la pensée primitive telle que la définit Lévy-Bruhl, Artaud ne sépare pas le corps de l’âme, mais considère les individus comme ayant des dispositions qui sont « des réalités semi-physiques, sur qui l’on peut agir directement par des moyens magiques »(8).

Le cinéma, comme l’envoûtement, prend sa source dans le corps. Faire du cinéma c’est d’abord prendre forme, prendre corps sur la scène où se déroule l’action.

Un corps en mouvement : son évolution est galvanisée par le défilement (la technique qui permet la répétition à l’infini d’un même geste), ce qui donne une nouvelle puissance vibratoire à l’image. Tout au long des écrits d’Artaud, se dresse en filigrane le dynamisme de l’image cinématographique telle qu’il l’a conçue : naissant de son propre mouvement, dans une succession conçue comme uniquement dévorante, elle s’achemine vers une fusion avec la pensée avide du spectateur.

Cette fusion est rendue possible par un court-circuit du dispositif de projection, en investissant l’écran de propriétés neurologiques, puisque le cinéma « agit sur la matière grise du cerveau directement »(9). Dévorant l’espace même de la projection, l’hapticité de l’image artaldienne peut être rapprochée de celle de Jean Epstein qui déclare, au sujet de la relation entre le spectateur et le visage d’un acteur : «ce n’est même pas vrai qu’il y ait de l’air entre nous ; je le mange. Il est en moi comme un sacrement »(10). Les références au sacré (11) sont fondamentales pour comprendre la relation de voracité qui se tisse entre le spectateur et l’image, comme lors d’une cérémonie cannibale où l’Autre est dévoré afin de pouvoir assimiler ses pouvoirs.

 

On comprend mieux cette première perspective (le cinéma commence dans le corps) lorsqu’on rappelle qu’Artaud fut, avant tout, acteur. « En vertu d’une participation intime, l’image, comme appartenance, est consubstantielle à l’individu »(12) ; pour Artaud, l’acteur est un « signe vivant. Il est à lui seul toute la scène, la pensée de l’auteur et la suite des évènements »(13). D’où l’on peut affirmer que le corps devient le catalyseur, tel un médium qui reçoit et transmet : c’est lui qui prend en charge la représentation.

Chaque acte est une possession ; le geste, une mise au monde et une mise à mort. L’acteur devient signe, mais aussi flamme : le danger de mort est (dans) l’instant de la représentation, et le cinéma est le plus véritable des arts car il peut « étaler [nos actes] dans leur originelle et profonde barbarie »(14). Au théâtre comme au cinéma, les acteurs doivent « être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers »(15).

Dynamique, l’acteur se définit par son geste, qu’il trace de manière unique et irréparable.

La fragilité de toute performance (danse, théâtre, mais aussi cinéma) tient à l’insaisissabilité du geste. En effet, le geste de l’acteur « nous sépare à peine du chaos »(16). Nous retrouvons ici l’une des caractéristiques principales de la définition du sacré : ce qui nous sauve(garde) du chaos, du néant. Le geste d’un acteur se veut donc définitif, irréversible, et pourtant répété à l’infini grâce à la technique du médium cinématographique.

Pour être ainsi efficace, et donc magique, le geste doit faire appel à un ordre primitif, de la même manière que le cinéma est le seul à cette époque à pouvoir « retrouve[r] comme la disposition primitive des choses »(17), un état antérieur au langage discursif et rationnel. Le film doit être fait de situations essentiellement visuelles, « ne provenant pas de circonlocutions psychologiques d’essence discursive » (18).

Par conséquent, l’un des objectifs du cinéma artaldien étant de pouvoir accéder à des forces primitives qui précèdent le langage, on peut assimiler l’expérience cinématographique à un rituel magique.

 

L’espace rituel, hétérogène, sera essentiel dans la formation par Artaud d’une théorie de l’espace de la représentation (cinéma, danse, théâtre). C’est une manière d’être au monde, de consacrer un lieu qui se veut différent de l’espace ordinaire, de l’usage commun, profane (19).

Parallèlement, l’appel à une antériorité primordiale assimile le temps du cinéma artaldien (le définit et le limite) à un temps mythique, proche du sacré. Le temps cinématographique est celui de la répétition, de l’insistance : un temps rituel. « Le cinéma (…) exige la rapidité, mais surtout la répétition, l’insistance, le revenez-y »(20), dit Artaud. C’est par la répétition du simple geste que se dessine le rite. L’incantation, la répétition d’un geste plastique ou sonore, rend propice l’acte magique : « le point de départ de la magie réside dans l’incantation »(21), a déjà énoncé le poète.

C’est pourquoi le cinéma non seulement exige la répétition, mais celle-ci est une condition inhérente de sa genèse. Au cinéma, les images, peuvent être répétées à l’infini ; leur magie s’étend par la machine et la projection à l’écran directement sur le spectateur : « c’est la supériorité et la loi puissante de cet art que son rythme »(22). Or, « cette espèce de griserie physique (…) communique directement au cerveau la rotation des images »(23). Par son rythme (la répétition, l’alternance des moments de lumière et d’obscurité), le médium possède en lui-même la capacité de mener le spectateur vers un état qui est proche de la transe.

De cette manière, ayant atteint cette dimension rituelle, le cinéma devient efficace : on ne doit pas négliger le « pouvoir d’action du film »(24) car il plonge le spectateur dans une atmosphère de vision qui lui permet de recevoir les vibrations du corps de l’acteur, et subir de cette manière des effets physiologiques proches de l’envoûtement.

Cet état de possession dans lequel nous plonge le cinéma est assimilable d’une part à une décharge électrique : Artaud insiste souvent sur le « pouvoir de galvanisation » (25) du cinéma, un « excitant remarquable »(26). Mais le cinéma « a surtout la vertu d’un poison inoffensif et direct, une injection sous-cutanée de morphine »(27) : il vise à envelopper le spectateur dans une atmosphère de «voyance», il implique une élévation de la sensation, pour en arriver à un état d’hyperacuité. Si l’on parle de transe, dans ce cas, c’est que la vision est devenue pur affect (28) : le ravissement cinématographique permet ainsi de voir, mais au-delà du visible.

Le cinéma n’est donc pas le fait de voir le réel, mais de transcender les conditions de la visibilité, aiguiser les sensations pour mener le spectateur ailleurs. Le cinéma tel qu’Artaud le définit est fait pour montrer le possible, l’impossible : le rêve, le merveilleux, « un monde qui puise ailleurs sa matière et son sens »(29).

 

En ce sens, l’erreur du cinéma est le réel, le pléonasme d’un certain naturalisme (la narration, le discours). La représentation traditionnelle, discursive, théâtrale, est comme le profane : un espace qui s’oppose au danger du cérémoniel. Cette indistinction est aussi le fruit de l’aliénation du cinéma par la machine, « une interposition technique qui déforme et annihile ce que l’on a fait »(30), mais surtout de l’aliénation économique et industrielle, qui finit par dérober à Artaud sa carrière, noyée dans « la vieillesse précoce du cinéma ».

La carrière d’Artaud est tronquée : il ne réussit jamais à diriger de film, ses scénarii sont à peine publiés. Le scandale de La Coquille et le clergyman (1928) de Germaine Dulac sonne le glas de sa passion cinématographique. Jusqu’en 1931, cependant, il jouera des rôles secondaires, le plus souvent dans des films mineurs. En revanche son jeu intense porte encore la trace de ses premiers espoirs, et demeure inoubliable.

 

Artaud a voulu faire participer le cinéma « au profond renouvellement de la matière plastique des images, à une véritable libération, libération non point hasardeuse, mais liée et précise, de toutes les forces sombres de la pensée »(31).

Il fallait libérer ce que le langage discursif avait piégé ; Artaud reste celui qui fait brûler ce qui reste captif entre les mots – entre les images.

Le cinéma, à travers la dynamique de la magie à laquelle il peut encore être assimilé, devait être «essentiellement révélateur de toute une vie occulte avec laquelle il nous met directement en relation »(32). Il n’aura pas tenu toutes ses promesses ; mais comme Rimbaud pour les mots, Artaud opère une véritable alchimie de l’image. A l’instar de l’auteur de la Saison en enfer, il pourrait résumer de cette façon son expérience cinématographique, l’une des plus extraordinaires aventures poétiques du septième art :

« Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges »(33).

        

                                                                                                                G.T. 

NOTES :

Antonin Artaud, « Héliogabale ou l’anarchiste couronné », in Œuvres Complètes, tome VII, Paris, éd. Gallimard, 1978, p. 131-132

2 Artaud, OC III, Paris, éd. Gallimard, 1978, p. 71

3 Sarane Alexandrian, Histoire de la philosophie occulte, Paris, éd. Payot, 1994, p. 10

4 D’après R. Passeron, la poïétique est « la promotion philosophique des sciences de l'art qui se fait » in Recherches poïétiques, T.1, Paris, Ed. Klincksieck, 1975, p.16.

5 Artaud, in OC III, p. 65

6 L. Aragon, art. IMAGE in « Dictionnaire abrégé du surréalisme », in André Breton, OC t. II, éd. Gallimard, Paris 1992, p. 846 (« Le vice appelé surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant IMAGE ».)

7 Les ethnologues opèrent une différenciation, dans la pensée magique, entre magie (blanche, bénéfique) et sorcellerie (maléfique). Même si pour Artaud le cinéma glisse graduellement de l’une vers l’autre de ces acceptions, nous employons indistinctement ces deux termes pour en souligner le pouvoir de subjugation dans la période qui nous occupe, à savoir de 1924 à 1929 environ.

8 L. Lévy-Bruhl, Le Surnaturel et la nature dans la mentalité primitive », Paris, éd. PUF, 1963, p. 111

9 Artaud, OC III, op.cit., p. 64

10 J. Epstein, cité par Nicole Brenez, « Jean Epstein contre l’avant-garde. » in Jean Epstein, cinéaste, poète, philosophe, éd. Cinémathèque française, 1998, p. 218

11 « Les rites et les représentations magiques (...) dépendent d’une notion identique ou analogue à la notion de sacré (…). Il y a des cérémonies magiques où se produisent des phénomènes de psychologie collective », Marcel Mauss et Henri Hubert, « Introduction à l’analyse de quelques phénomènes religieux », in M. Mauss, Œuvres Complètes, tome I, Paris, éd. de Minuit, 1968, p. 19.

12 Lévy-Bruhl, L’Âme primitive, Paris, éd. PUF, 1963

13 Artaud, OC III, p. 64

14 Ibid, p. 19

15 Artaud, OC IV, Paris, éd. Gallimard, 1978, p. 14

16 Ibid, p. 78

17 Artaud, OC III, p. 20

18 Ibid, p. 19

19Roger Caillois, L’Homme et le sacré, Paris, éd. Gallimard, 1950, p.30

20Artaud, OC III, p. 63-64

21 Artaud, OC I (vol.1), Paris, éd. Gallimard, 1978, p. 203

22 Artaud,, OC III, p. 64

23 Ibid, p. 66

24 Ibid, p. 64

25 Ibid, p. 63

26 Ibid, p. 64

27 Ibid

28 La magie, pour Lévy-Bruhl, est une « connaissance essentiellement affective » (Le Surnaturel et la nature, op. cit., p. 226)

29 Artaud, OC III, p. 18

30 Artaud, « Lettre à P. Thévenin », in A. Virmaux, Antonin Artaud et le théâtre, Paris, éd. Seghers, 1970, p. 279

31 Artaud, OC III, p. 70

32 Ibid., p.66

33 Arthur Rimbaud, « Alchimie du verbe », in Une saison en enfer, Paris, éd. Gallimard, 1965, p. 140

      

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